
J’imagine que chacun et chacune réagit aux événements différemment. Etant d’un naturel plutôt angoissé, j’avoue que je n’en mène pas large souvent. Alors, je prends la plume.
Ecrire, c’est mettre à distance.
L’ironie, n’est-ce pas? Toute ma vie, depuis que j’ai su tenir un crayon, puis utiliser un clavier, j’ai mis à distance. Et maintenant qu’on nous demande une vraie distance, entre nous, ceux et celles qui comptent comme les anonymes, les choses deviennent compliquées. Comment on explique à une môme de six ans qu’il vaut mieux se serrer en pensée? Que maman n’est pas fâchée, juste triste, infiniment triste. De ne pas oser toucher sa joue, ses cheveux, parce que ce qui rassure est devenu compliqué? On réinvente des gestes tendres, ma main dans ton dos, nos pieds qui s’effleurent.
Je ne sais pas vous mais ici, on compense en mangeant. Les heures tournent autour de ce qu’on va manger: on élabore des recettes, on fantasme à propos de purées pleines de beurre, de légumes croquants, de vins sensuels. On mange. Vendredi, une fondue. Samedi, du cassoulet avec des cuisses de canard confites, à la peau croustillante. Dimanche midi, un plateau de fromage, de la charcuterie et du vin. Dimanche soir, une énorme côte à l’os au barbecue, avec du vin. Parce que oui, on boit. Des gin tonic et des vins du Jura, de bordeaux: des blancs, des rouges. Du Champagne. Pour mettre à distance.
Je mesure aussi à quel point mon métier est inutile en cas de grosse crise. Qu’ai-je à apporter au monde, au collectif? Je ne sais que parler, écrire, raconter. Et le scénario qui se déroule là, en direct, avec ses incertitudes, avec son lot de souffrances, n’est pas des plus plaisants. Qu’en sera-t-il de nous après tout ça? En quoi serons nous profondément changés, nos rapports modifiés? Combien de couples explosés, de familles qui se redécouvrent et pas toujours sous leur meilleur jour? Ou au contraire, de liens resserrés, de belles surprises? Et puis il y a les nouvelles que l’on prend. Les mots qui paraissent absurdes: reste bien chez toi. Les « prends soin de toi » qu’on répète jusqu’à l’usure. Les « si tu veux parler, je suis là ». Dérisoire.
Le plus possible, je m’occupe: travailler sur des papiers pour un magazine, sans savoir si même il sera édité. Nettoyer la maison, faire un tour au jardin, aller respirer dans les bois. Lire. Cuisiner. Demain, je reprendrai sans doute le chemin du boulot, sauf si l’avis de confinement tombe enfin. Partagée entre me rouler en boule et attendre que ça passe, et puis celle de continuer à fonctionner, même un peu, pour se donner l’illusion que tout est presque normal. Avec les précautions, la mise à distance, la désinfection, ces gestes qu’on fait maintenant presque machinalement. J’ai pourtant vu ma part de film catastrophe, mais je n’étais pas bien préparée faut croire. Et puis Bruce Willis tarde un peu… S’il se pointe, je préviens, prem’s pour le pécho!
Tout ça est un peu confus, sans doute. Parce qu’il est difficile d’ordonner sa pensée au milieu des chiffres, des mesures suffisantes ou non, de la peur qui tenaille. J’imagine qu’on tirera une leçon de tout ça. Sous forme de conte philosophique. Peut-être qu’on retrouvera un peu après toute cette mise à l’écart, de lien social. Qu’on repensera le monde. Peut-être qu’on prendra plus souvent les gens qu’on aime dans nos bras. Peut-être qu’on n’aura plus peur des baisers, et des mots d’amitié. Peut-être qu’on se précipitera mieux dans l’amour. Je n’en sais rien: mais j’ai envie d’y croire, un peu.