J’ai commencé ce journal après quelques jours de confinement, il est réactualisé régulièrement.
Samedi 21/03. Nouvelles?
Gérard a résolument adopté le look baboss: legging zèbre, gilet en poil porté à même la peau, foulard turquoise noué dans les cheveux, pieds nus. On va la retrouver à jouer du sitar, on va voir flou.
L’enfant Grand hiberne, ne descend qu’aux heures des repas (végétariens desormais pour lui) et fait dans l’humour noir.
J’ai rangé, trié, réorganisé tout un étage. Il en reste deux, plus les caves. Et je n’ai plus que trois (TROIS) livres dans ma pile à lire.
L’Homme découvre émerveillé les bienfaits du bicarbonate conjugué au vinaigre blanc. Ça lui a fait la journée.
Les poilus oscillent entre «chouette on sort quand on veut» et «Putain ils sont encore là, jamais tranquilles»
Gérard poursuit sa quête artistique: elle porte une jambière au bras gauche et a entrepris de revisiter toute l’oeuvre de Michel Sardou à l’harmonica: le chien n’apprécie guère.
L’enfant grand envisage de se laisser pousser les cheveux, pour se donner un air de martyr, j’imagine. Il est devenu incollable sur les protéines végétales, et nous informe que son transit est merveilleux.
Quant à moi, je fais du pain, car le mysticisme de la transformation, et la magie de la fermentation m’émeuvent (non en fait j’ai la dalle, surtout, on n’a jamais mangé autant de pain, alors il est plus logique de le produire, puis ça fait passer au moins dix bonnes minutes).
L’homme entre deux ratissages de sable sur la terrasse (zen zen) me demande à brûle-pourpoint si j’ai déjà mangé du manioc. Est-ce une parade nuptiale, nul ne le sait en ces temps étranges.
Dimanche 22/03. Nouvelles ?
Ici, les choses changent imperceptiblement. La petite délinquance s’installe: des larcins sont commis. Le chien a dérobé une grappe entière de raisins. La nourriture est devenue un enjeu, et le partage des cookies, au départ un simple exercice mathématique pour Gérard, le nerf de la guerre. Le chat en a manifestement marre de nous: alors qu’il ne se déplace jamais de plus d’un mètre à la fois, avant d’observer un temps de repos, il s’est aventuré dans le jardin, regard perdu au loin, songeant sans doute aux temps anciens où pas un seul humain ne troublait sa quiétude diurne.
Il va falloir prendre des décisions dures mais justes: l’homme dispose d’une touffe capillaire par trop abondante. Dilemme: je n’ai à ma disposition qu’un ciseau à barbe et une petite tondeuse à l’autonomie ridicule. Le désastre semble annoncé.
L’enfant grand poursuit son ascèse: les lentilles lui permettent de voir plus clair, déclare-t-il.
Gérard teste des combinaisons d’imprimés totalement improbables, tout en écoutant Musique 3, ce qui n’est pas sans créer quelques dissensions: l’Homme voudrait écouter la Première, afin d’enrichir son terreau philosophique et moi Nostalgie, parce que je suis persuadée qu’il y a quelque chose à tirer de l’exégèse complète des œuvres de Lenorman. « voici les clefs », une oeuvre forte sur la manipulation et le chantage (au petit chien, en plus, quelle infamie)
A vous les studios
Lundi 23/03. Nouvelles?
La nature reprend ses droits: nous avons découvert avec effroi que dans notre jardin niche un pivert. Un putain de pivert. Alors certes c’est joli un pivert, mais au niveau ornithologique c’est le Christophe Maé des oiseaux.
Gérard a déclaré ne pas comprendre pourquoi on la force à apprendre à écrire en cursive puisque de toute façons, on ne peut plus envoyer de lettres et que bientôt on écrira tous sur des ordis uniquement. La clairvoyance de cette enfant est grande.
J’ai entendu à la radio que la Libre offrait une initiation aux grands philosophes: excusez-moi, mais qui sont Kant ou Heidegger à côté de l’enfant Grand, l’illuminé du pois cassé?
Certes ses fulgurances sont peu nombreuses mais toujours d’une incroyable vérité: « j’ai grave faim » « la faim, c’est dur » « que peut-on faire face à la faim? ».
En parlant de l’enfant Grand, nous avons mis trente minutes hier à identifier une odeur bizarre: en fait elle émanait de lui, il semblerait que ses nouvelles convictions alimentaires se doublent d’une allergie à toute forme d’agression cutanée, y compris celle du savon. La nature reprend ses droits. Bis.
L’Homme est sorti faire quelques courses: je lui ai fait mes adieux comme s’il partait au front, j’espère qu’il n’oubliera pas la pâte d’ail (profitons donc de l’absence d’ami·e·s pour refouler du goulot l’estomac satisfait).
Capillairement, avec lui on en est au statu quo: tout juste a-t-il taillé sa barbe, ce qui lui donne un air de naufragé à mi-temps assez croquignolet.
Quant à moi, après avoir envisagé le sucre pour me faire un gommage maison, j’ai du renoncer: pas assez de stock. J’envisage désormais d’en fabriquer avec de la graine à couscous: avec un peu de ras-el-hanout dedans, ça devrait me donner un léger hâle d’été.
A vous les studios.
Mardi 24/03. Nouvelles ?
Gérard s’ennuie au point de réclamer des exercices de math. Exercices auxquels je me suis soumise avec toute la ferveur maternelle, malgré mon aversion pour les chiffres. Résultat: Gérard ne sera jamais mathématicienne et moi j’ai perdu dix ans d’espérance de vie.
L’enfant Grand affirme que son nouveau régime est miraculeux: il a au moins perdu huit cent grammes, au bas mot. En revanche, il est tout le temps tenaillé par une faim atroce: il se gave de levure de bière et de rap russe pour faire passer l’idée.
L’Homme regarde des tutos de bricolage, hypnotisé. Je lui ai demandé si c’était dans l’intention de bricoler lui-même (j’avais bien deux trois idées à soumettre), et il m’a répondu: « non, bien sûr, mais c’est fascinant de regarder ce que les gens qui n’ont rien à faire peuvent inventer » (je vous laisse méditer là dessus).
Les animaux mutent: l’oisiveté et une légère tendance à se sur-nourrir font que le chat se transforme lentement mais sûrement en chat-baleine, et le chien a tout du mini-porcelet (ventre rose, dodu et tacheté).
Trop énervée pour un mardi, j’ai d’abord essayer d’écouter Vangelis en faisant du yoga mais il s’avère que je n’ai pas de tapis de gym, et que Vangélis c’est tout de même très très très chiant (moins que le retour de Goldman, mais plus qu’un pivert). En parlant de pivert, il parait que c’est un signe positif d’en apercevoir. J’y penserai quand j’entendrai encore Maé à la radio: perso, le seul signe positif que j’y vois, c’est qu’à un moment, il s’arrête (de chanter).
Finalement j’ai trouvé ma thérapie: caresser de la pâte à focaccia, les mains enduites d’huile d’olive (visualisez la scène de Ghost, vous y êtes presque) (mais c’est plus chaud) (enfin, on fait ça avec la pâte crue, n’allez pas vous brûler, c’est pas le moment d’encombrer les urgences).
Patrick Bruel a lui aussi composé une chanson pour le coronavirus: parfois le remède est pire que le mal.
Sur ce, ayant récupéré une bouteille de gin, je vais m’en servir un bien tassé de suite, masculin et efficace.
A vous les studios
Mercredi 25/03. Nouvelles?
Tout est politique: il est vrai que les événements actuels nous amènent à repenser notre façon de consommer et d’agir avec les autres et le monde en général. Il n’est pas totalement impossible qu’à la sortie, Gérard se radicalise et se tonde le crâne en se confectionnant des saris orange dans de vieux draps, écoute massive de Culture Club oblige. Bow down mister. On a les références qu’on peut.
Le chat a vomi sur les mandalas de Gérard. Cette fois c’est clair, cet animal est de droite.
L’enfant grand a environ douze poulpes crevés sur la tête en guise de cheveux: il en est très content.
Dans mon frigo, cohabitent désormais des tonic (en grande quantité) et du tofu. Ceci n’est pas un exercice, vivre avec un végétarien vous poussent à de ces extrémités. Dans une tentative de conciliation, j’ai proposé de faire un essai de tofu fumé.
Réaction de Gérard: « maman, elle veut que fumer des trucs ». Je la trouve bien insolente pour quelqu’un qui passe son temps à faire des maths pour le plaisir.
L’Homme n’a toujours pas voulu que je l’approche avec des ciseaux: je ne comprends pas bien en quoi je serais menaçante, ils ne sont même pas rouillés. Son esprit sarcastique s’aiguise: « mesure la chance de Gad Elmaleh, il a tout le temps de mater Youtube pour trouver du boulot ». (je vous laisse méditer là-dessus).
Patrick Bruel a donc commis une autre vidéo où il incite les gens à prendre soin d’eux-mêmes et des autres: tu vas déjà commencer par hydrater ta vilaine peau, Pat’ et après, tu te permettras.
Niveau culture, on a appris les décès de gens qu’on pensait déjà morts, et on a vu réapparaître des gens qu’on ne pensait plus entendre un jour, casse dédi, Benny B. La multiplication des vidéos home made de personnalités nous aide à bien relativiser les choses: ils ont aussi des décorations moches et traînent comme nous en jogging et le cheveu gras, sauf Benjamin Biolay qui a miraculeusement réglé ses problèmes de sébum.
Quant à moi, j’essaie à mon échelle de rester la personne libre et engagée que j’ai toujours été, et j’entonne du Amel Bent en guise de chant révolutionnaire.
A vous les studios.
Jeudi 26/03. Nouvelles?
Il est 9h54, le pain lève et danse avec la vie, la soupe de betteraves est lancée et j’ai fait des arancini au fromage pour l’enfant Grand avec le reste de risotto d’hier, gardé judicieusement. Au niveau cuisine, c’est l’expérimentation totale: on rigolera peut-être moins quand il s’agira de faire un repas complet pour 4 avec un reste de croûte de fromage et deux pelures d’oignon. Pour l’instant je tente des trucs avec le tofu. Ma conclusion: si on met beaucoup de coriandre, de sauce soja, d’ail et de gingembre, ça passe presque, nonobstant l’impression de bouffer le cousin de Bob l’éponge. Si ça se trouve dans une semaine, je deviens instagrammeuse culinaire, et à moi la gloire, les paillettes et les hommes à moitié nu qui me tendent des cocktails sophistiqués (« plus de glace la prochaine fois, chéri »). J’ai aussi fait les fenêtres, mis à tourner une machine, plié du linge, j’envisage de frotter l’intérieur des radiateurs avec un goupillon, et après je m’occuperai de papiers à rendre et d’administratif. Hier j’ai nettoyé la buanderie de fond en comble, j’ai découvert des trucs devant dater du pléistocène, heureusement personne n’était là pour interrompre le chantier. Imagine, ma buanderie ça aurait été la place St Lambert, on aurait moins fait les malinois. Conclusion de tout cela: je suis peut-être faite pour la vie d’intérieur (ou pas).
J’ai lâché l’idée de faire des maths avec Gérard, ça ne fait qu’accentuer ma ride du lion de mer, l’Homme est bien plus doué pour ça.
Gérard porte un tutu, et fait des mots fléchés: cette enfant prend décidément les choses avec un flegme épatant.
L’Homme porte ses cheveux, et croyez-moi c’est déjà pas mal.
Ces moments en famille sont l’occasion de partager des moments forts – surtout de se rendre compte qu’un régime basé essentiellement sur les lentilles réchauffe l’atmosphère – et d’avoir de grandes conversations: de la sérologie au communisme, en passant par le degré militant des chansons d’Indochine.
Patrick Bruel a déclaré passer son confinement tout seul: espérons qu’il ne profite pas de tout ce temps pour écrire un nouvel album.
L’homme hier soir a fait un cours d’économie à l’enfant Grand, le mot inflation a été prononcé, j’ai donc décidé de boire mon gin sans tonic. Masculin et efficace.
A vous les studios.
Vendredi 27/03. Nouvelles?
Pas très bonnes d’où qu’elle viennent. Cependant, on essaie de garder le moral. Délaissant le pyjama, j’ai enfilé ma plus jolie robe verte à pois, ce à quoi l’enfant a réagi avec : « maman, tu ressembles à une pastèque ». Alors ok, une pastèque, mais une pastèque guerrière! Mieux vaut ne plus évoquer le sujet capillaire, ni concernant l’Homme, ni l’Enfant Grand: je pense que deux biotopes distincts sont en train de naître sous nos yeux.
On n’aura jamais autant vanté les mérites de la culture, au sens large. Gérard s’est lancée dans la lecture de Charlie et la chocolaterie: c’est assez cohérent avec notre thématique lentilles (même pas honte de cette vanne).
L’Homme, d’ordinaire peu enclin à la lecture oisive, a dévoré successivement le journal de la commune, puis l’intégralité des communiqués de presse que j’ai reçu depuis septembre 2018.
Ce qui nous a permis d’apprendre deux choses:
Art Mengo devait se produire en concert dans le village dans les jours qui viennent: le concert n’aura probablement pas lieu. Ascenseur émotionnel intense pour moi.
Les communiqués de presse arrivent à dire vraiment peu de choses en beaucoup trop de mots: saluons donc l’exploit.
Le pain finalement après cuisson a un aspect tout plat et bosselé: on dirait mon cul. La soupe de betteraves n’a pas fait l’unanimité: l’Homme est prêt à demander le divorce pour cruauté, tandis que Gérard et l’enfant Grand ont apprécié. On saura qui garder quand on fera le grand tri des personnes de qualité.
Dans le jardin, le pivert a été rejoint par une pie. Et le chat-qui-ne-sort-jamais sort désormais pour brouter de l’herbe. L’Homme a déclaré: « ça a l’air de le détendre, je devrais peut-être faire pareil ». Méditez-là dessus.
Gérard maîtrise la posture de l’arbre: enfin, un arbre qui vient d’être taillé n’importe comment et pas très vaillant, disons que c’est la posture de la grosse branche qui reste.
Nous disions donc qu’il était important, en ces temps incertains de se cultiver et de s’élever intellectuellement grâce au confinement. Oui, devant Avengers infinity war, parfaitement. Ce qui nous amène à un autre problème, le choix des programmes. Il faut dire que mon goût pour les blockbusters et les séries norvégiennes se conjugue mal à la propension de l’Homme à adorer des films français où il ne se passe rien (avec Guillaume Canet) ou des œuvres où malgré toute ma concentration, je ne comprends rien à l’intrigue (et c’est long, putain, même avec Anthony Hopkins en mode gouda mi-vieux).
Culture toujours: par un truchement incongru, j’apprends que Lara Fabian est belge, née à Etterbeek, et que son vrai nom est Lara Crockaert: c’en est trop d’un coup pour ma santé mentale, et une somme non négligeable de jeu de mots me viennent spontanément. Aidez-moi.
A vous les studios.
Samedi 28/03. Nouvelles?
Gérard fait des mash-up improbables où Aznavour rencontre Joe Dassin « j’ai travaillé, aux Champs Elysée », c’est pas si pire. En revanche, elle trouve qu’ « elle ne chante pas bien la fille » (sic). C’était Dave. Mon congélo est plein: dommage.
Gérard, toujours, qui a acquis une maîtrise parfaite des outils numériques, et particulièrement du ok Google.
Hier, j’ai débloqué le niveau Usain Bolt quand elle a lancé un « ok Google, mets moi un film cochon ».
Oui, elle voulait un dessin animé avec des zanimos.
Non, elle n’a pas eu le temps de voir le résultat recherche.
Ouf.
J’ai re-lancé un levain, vous voyez à quelles extrémités on en est rendu·e·s. Dans une semaine, on se demandera pourquoi encore l’électricité, alors qu’on est si bien dans une caverne humide à bouffer des glands en s’écoutant pousser le poil.
En parlant de poils, toujours zéro tonte des hommes de la maison, j’ai abandonné l’idée de les voir un jour avec une coupe correcte.
J’ai beaucoup ri à écouter l’urgentiste de Liège qui compare la distanciation sociale avec la contraception: «la seule contraception efficace à 100 %, c’est de rester à plusieurs mètres de son partenaire». Ça m’a beaucoup rappelé ma mamy qui disait: « la meilleure contraception, c’est le cachet d’aspirine bien coincé entre les deux genoux. » (méditez-là dessus).
Je cuisine mon premier curry végétarien au tofu pour l’enfant Grand qui sert de cobaye. Verdict: le tofu, quand tu mets la blinde de garam massala, c’est presque bon. En fait le tofu, c’est le Christophe Maé des aliments: quand t’arrives à le cacher sous d’autres trucs, ça passe.
Niveau people: Vanessa Paradis a un cadre de travers, et je ne suis pas sûre que Benchetrit soit un auteur de chanson d’avenir.
Message de service: j’aimerais assez que vous arrêtiez de mettre des photos de Patrick Sebastien qui se trouve être le sosie de mon père. On voit d’où je tiens ma classe.
L’enfant Grand range sa chambre. Tout seul, et en souriant.
Il a même pris une serpillière. CECI N’EST PAS UN EXERCICE. En revanche il a du y trouver une porte du temps car clairement il ne partage plus notre espace-temps: alors qu’il se lève en semaine d’habitude à 5h30, là, il ne daigne nous honorer de sa présence lumineuse que vers les 11h.
A vous les studios.
Dimanche 29/03. Nouvelles?
Le chat, cet horrible animal de droite, en a vraiment sa claque de nous. Il s’est aventuré au grand Dehors, au delà du Portail, là où le monde est inconnu.
L’Enfant Grand a trouvé un Bob et le porte désormais fièrement.
Point positif: on ne voit plus ses cheveux.
Point négatif: il porte un bob, putain.
Il a déclaré: « l’école me manque ».
Puis: « pas les cours hein ». Ascenseur émotionnel de ouf.
Gérard a profité du Grand Tri pour faire siennes des vieilles chemises de type bûcheron de son frère, qu’elle porte sur un shorty: je vis avec une version mini de blogueuse healthy américaine. D’ailleurs elle a réclamé ce matin un smoothie banane: ça débute par là et puis on en vient aux graines de chia.
L’Homme commence à m’effrayer et débloque à plein tube, je crois qu’il a sniffé la maquée oubliée au fond du frigo depuis quinze jours, qui s’est transformée en un proto-fromage. Si j’ai goûté? Vous me connaissez.
Bref, l’Homme a déclaré: « si un jour on ouvre une pizzeria, on l’appellera le Pigeon tenace ». C’est pas un signe clinique de désespoir ce genre de phrases?
Sans compter qu’il traîne des heures sur des sites qui vendent des vélos électriques. Je crois qu’il envisage sereinement la décroissance, et de faire des livraisons sur un vélo à trois roues. Avec un bob. Il était extrêmement fier de me montrer son choix préféré: un modèle de compèt avec cache batterie en cuir vegan. En. Cuir. Vegan.
Ceci dit, tout bien considéré, quand il googlise tel un évangéliste de la petite roue, il n’est pas en cuisine à me filer des conseils non sollicités. « Baisse le feu, ça va cramer. T’as mis assez de beurre? Remets donc du beurre. Pourquoi tu mets pas du beurre? ». Parce que c’est une salade de fruits, putain.
En fait, l’Homme c’est le Jean-Jacques Goldman de la food.
Il débarque: » je te donne, je te donne ». Mais personne t’a rien demandé Jean-Jacques.
Pour autant, malgré l’adversité, j’essaie de m’engager telle Gégé sur la voie du zen, de prendre la situation le moins au tragique possible et je n’hésite pas à invoquer les grands auteurs (les NKOTB).
Step by step, ouh baby.
A vous les studios.
Lundi 30/03. Nouvelles?
Chacun cherche son chat, le nôtre était bien rangé dans la cave, dans une étagère, possiblement en train de croire que ça le rendait invisible.
Ce chat est donc de droite, et irréfragablement con. Méditez-là dessus.
Quant à moi, je m’extirpe d’un rêve vraiment trop super à base de survie de l’extrême et de cannibalisme.
Et vous, vous boufferiez qui parmi vos co-confinés?
En ce qui nous concerne, à l’unanimité nous éteindrions le flambeau de l’enfant Grand, car son rapport temps éveillé / activités pour le bien commun est clairement en sa défaveur et qu’en outre, c’est lui qui a les plus gros besoins énergétiques. Son mètre 96 et ses 97 kilos devraient nous aider à tenir un long moment, soyons pragmatiques.
Et puis, nous ne pouvions décemment pas nommer Gérard: c’est une troll magnifique.
Hier, elle téléphone à sa mamy, en prenant une voix Dark métal pour la surprendre. Hier toujours, alors que je lui demande d’appeler son frère, toujours pas levé à 12h, elle lance:
«heeeeee, descend on mange des frites»
(Zéro frite à l’horizon mais il a raboulé en trente secondes)
Niveau cuisine: on est 4, j’ai cuisiné 3 plats de pâtes différents pour plaire au goût de chacun, le végé, celui-qui-n’aime-que-la-tomate et Gégé qui aime tout. Franchement filez-moi un casque bleu, et envoyez moi résoudre des conflits worldwide, my body is ready.
Niveau culture: « ha ça, je connais, c’est dans une pub ».
C’était un extrait de la comédie musicale Hair, chantée par Julien Clerc. « le vieux monsieur? » (Gérard, aucun respect pour la graaaande chanson française).
Le truc le plus excitant de ces derniers jours: l’Homme doit ramener le déshydrateur à fruits: j’ai hâte de déshydrater toutes sortes de choses, pommes, citrons, bananes, et même des melons (mais on n’a pas de babyfoot, shit).
Ce confinement permet aussi d’avoir des discussions sur les assurances décès, les dispositions à prendre et le refus de réa ici. Je recommande, pour un dimanche soir jovial. Je ne comprends pas comment on arrivait à s’emmerder avant.
La pie et le pivert du jardin ont été rejoints par un autre oiseau que je n’arrive pas à identifier, mes skills ornithologie sont très bas. Prions pour qu’ils ne nous monte pas un band façon To be 3. Enfin, notez que s’ils réinterprètent « Partir un jour », ce serait foutrement ironique en ce moment.
A vous les studios
01/04. Nouvelles?
J’ai vu des gens. Des vrais gens, avec des bras, des jambes et de l’épaisseur. On est resté·e·s prudemment aux distances de sécurité, gestes barrières tout ça, et j’ai jamais autant désinfecté de trucs mais j’ai vu des gens.
J’avoue que là, je commençais un peu à fatiguer de compter les poils de barbe de l’Homme, et que niveau conversation, ça devient dur de trouver de nouveaux sujets (« tu préfères vivre à vie avec une bite sur le front ou aller manger des croquettes de crevettes à Oostduinkerke avec Macron? » ou « tu préfères avoir le cul qui gratte et les bras trop courts, à vie ou bien ne pouvoir avancer qu’à cloche-pieds en parlant avec un accent chti ? »). Et peut-être que l’ennui pointait le bout de son nez crochu: j’ai envisagé – mollement je vous rassure – de démonter hier les radiateurs, pour aucune raison valable.
Je rappelle que nous sommes le 1 avril, et que vous êtes largement dispensés de faire des blagues nulles cette année: on vit déjà dans un film de Terry Gilliam.
C’est aussi l’occasion de dire bonne fête à Rahan aka l’enfant Grand: ça ne pouvait pas tomber un meilleur jour.
Gérard lit tout ce qui lui tombe sous la main, dont « le petit livre du rock »: elle est scandalisée que Johnny Hallyday n’y figure pas, mais bien les Rolling Stones. Elle a aussi déclaré: « si mon frère ne mange plus de viande, je peux peut-être avoir sa part? ».
Point positif de ce confinement: un tas de chaussettes solitaires ont retrouvé leur compagne, il y a du avoir un Tinder des chaussettes clandestin. Et des petites cuillers ont miraculeusement réapparu. Comme les Bob, dont il semble y avoir multiplication: si ça se trouve, on abrite un Messie.
Je ne parie pas sur le chat, qui a vomi sur les exos de math de Gérard. Ni sur le chien, qui vole des kiwis. Pour les manger, oui.
L’Homme a fait les courses: il m’a ramené 30 œufs (TRENTE), et de la farine biodynamique ET vegan (méditez-là dessus). A cette occasion, il est assez cocasse d’observer, en ces temps de pénurie, que certains contemporains n’ont rien d’autre à faire que de chipoter sur l’origine desdits œufs (mon cul les contemple, dites-le vous bien).
En revanche pas l’ombre d’une ombre de mon chien d’une racine de gingembre. Ma peine est immense.
Niveau cuisine, l’expérimentation, toujours, avec un essai d’aubergines à la japonaise sur nouilles.
Avis de l’enfant Grand, depuis l’étage: «ça sent l’ail à mort: tu cuisines quoi?»
Faut ça, mon grand. Faut ça. Ramen.
02/04. Nouvelles?
On parle. On parle beaucoup trop, même. C’est le royaume de la discussion improbable et des phrases qu’on n’aurait jamais cru entendre: L’Homme: « j’attends que ce soit la coupure pub pour aller faire nos tisanes, sinon je ne comprendrais plus rien à cet épisode (ndlr: de Grey’s anatomy) ». L’Homme. Tisane. Grey’s anatomy.
On chante. Enfin, Gérard chante: le mariage d’une étoooooile et d’un rooooooond …
Je corrige: c’est un lion pas un rond, ça ne veut rien dire sinon.
Elle: parce qu’un lion et une étoile ça veut dire un truc peut-être? Boum, pas faux, prends ça la chanson française. Après la période hippie, c’est la philosophie. belle perspective d’avenir.
On dénonce:
– han, papa il utilise pas la pince à sucre
– oui et toi tu manges des pistaches salées au petit dej ! L’homme et Gérard, sur les chapeaux de roue dès potron-jaquet.
Sinon, le chat et le chien ont définitivement signé un pacte de non-agression, et dorment environ 98% de la journée. Peut-être fomentent-ils un complot pour nous bouffer à la fin, on va tâcher de maintenir le stock de croquettes au plus haut. Juste au cas où.
L’Enfant Grand a nettoyé sa chambre et même fait les toiles d’araignées avec le boubou: je pense qu’il va très mal. Ses cheveux ont acquis une masse bouclée assez impressionnante, je le soupçonne d’y avoir mis un engrais quelconque. Si on devait évaluer le confinement d’après l’état capillaire des êtres de type masculin ici, on en serait à 6 mois, 12 jours et 14h. Environ.
Niveau fringues, c’est le n’importe quoi général: l’Homme porte des shorts à fleurs (Magnum
<3), j’ai laissé Gérard choisir nos tenues respectives, elle porte donc un splendide pull de Noël et moi une robe du soir longue plissée. Yolo comme on dit.
Je bataille avec l’administration: j’avoue, j’ai toujours aimé – et même porté en étendard – le surréalisme à la belge, mais la réponse officielle d’hier avec un « bisous » à la fin, m’a scotchée. Possiblement Sandrina du Helpdesk m’a répondu entre deux « touche pas ca Kévin » et « oui, je sais c’est dur la trigono Laetitia, mais fallait écouter ton prof aussi ». On en est tous là.
A vous les studios
03/04. Nouvelles?
La musique, oui la musique, je le sais sera la clé de l’amour, de l’amitié. C’est ce qu’on du se dire les 60 artistes belges qui ont fait une reprise confinée de We are the world. Et franchement, on n’a pas mérité ça, entre Maggie débloque et le reste. C’est pas le virus qui va nous tuer, c’est l’absurdité et le mauvais goût.
L’Europe: rivalise d’ingéniosité pour faire des clips confinés avec des orchestres symphoniques.
La Belgique: hold my beer, nous on a Sandra Kim et Marc Ysaye.
Ceci dit, j’avoue être assez fan des choix des gens sur « la chanson qui fait du bien » sur Nostalgie. D’habitude, on sent qu’ils veulent montrer un peu de culture musicale, et annoncent des morceaux un peu pointus ou des grands classiques qui font l’unanimité genre Bowie. Là, ils n’en ont clairement plus rien à battre, on enchaîne Big bisous puis au bal masqué. Décalecatan, décalécatan.
« c’est la fin du monde osef on met Carlos, dans le couuuuuuu attention dans le cou embrassez-vouuuuus ». *
Je ne me plains pas: c’est l’occasion de réécouter « quand tu m’aimes » de Herbert Léonard. Et moi je dis qu’un mec capable de tenir 3 minutes avec comme sujet unique « la teucha » mérite tout notre respect. (j’avais toujours d’excellents points en analyse de texte, et si ça vous effraie, sachez qu’il y a pire. Lavoine a bien commis une chanson qui parle de masturbation et d’initiation à la sodomie. « Bascule avec moi » si vous êtes curieux·ses).
Gérard s’en fout, elle danse sur du Yannick Noah, le nombril à l’air.
L’Homme en est au niveau « désespoir »: il a accepté de regarder avec moi un film espagnol d’horreur, c’est dire s’il lâche l’affaire. Puis un épisode de Chef’s table avec un allemand horriblement imbu de lui-même (on dirait moi).
L’enfant Grand compose du rap: « puisque j’ai le temps ». Je confirme: il a besoin de temps, beaucoup. En fait je me demande si j’ai pas enfanté une sorte de Patrick Bruel: avec de bons auteurs une coupe correcte et en comptant sur les hormones adolescentes, ça peut passer. Je lui cherche un imper et un bandana, on doit bien avoir ça si on a des bobs.
Toujours l’enfant Grand: il a perdu 7 kilos déjà depuis son végétarisme. On s’inquiète pas, il avait de la marge. Ceci dit, ça fera moins à bouffer après le Conseil.
Quant à moi je parle à mon levain, il est temps d’ailleurs que je lui trouve un prénom, c’est un peu dégradant sinon.
A vous les studios.
*alors que la meilleure chanson de l’apocalypse, c’est Gérard (tiens tiens) Palaprat
04/04. Nouvelles?
Nous avons regardé un épisode de Koh Lanta hier et : pareil. Sauf que nous on mange autre chose que du manioc.
Mais niveau épreuves sportives, on les démonte tous un par un. Qui n’a jamais vu l’Homme balayer du sable ne peut comprendre. Car oui, nous avons reçu du sable. Et l’Homme a pu reprendre, tel un moine shaolin, son étalage consciencieux. Je ne juge pas, moi ce qui me détend en ce moment c’est de compter les chiens qui passent, avec au bout des gens.
L’enfant Grand vient de réaliser selon ses dires une soupe « palliative » (comprendre: avec les légumes en fin de vie) (méditez-là dessus, elle est horrible).
Niveau cuisine végé on a upgradé le game avec le tofu aromatisé: ça a toujours la consistance d’une spontex, mais au basilic, ça change tout (not)
Gérard est scandalisée parce que je lui ai dit que la Belgique n’est pas considérée comme un pays à haute valeur gastronomique.
«on a les croquettes de fromage, et de volaille, et aussi de crevettes, pourtant!»
Vu comme ça.
Cherchant une occupation, et soucieuse de préserver le lien avec la jeune génération, j’ai cherché et trouvé une application qui fait fureur où il s’agit de réaliser de courtes vidéos de danse ou de défis divers et variés.
22h10, j’ai téléchargé Tiktok.
9h32, j’ai désinstallé Tiktok.
Le confinement oui, mais avec panache. Et je suis trop vieille pour ces conneries.
Au rayon modes et travaux, ca y est, nous avons des masques. Colorés il va sans dire, afin de les assortir à nos OOTD. L’homme a belle allure avec son masque jaune poussin: l’amour au temps du confinement, c’est compliqué. En parlant d’amour:
« Mmmmh, tu sens la sardine ». Les parades nuptiales de l’Homme deviennent de plus en plus cryptiques et mystérieuses, tant qu’il ne se tape pas le torse en m’appelant Jane en s’en contentera.
Sinon, point people et nature humaine: Patrick Bruel a eu le covid. C’est rassurant: la tronche de ces derniers jours n’est donc pas due au fait qu’il ait arrêté d’aller en institut. On en connait qui doivent être heureuses des gestes barrière.
Et sinon, des gens viennent en pourrir d’autres parce qu’ils évoquent les endroits où ils ont voyagé et les culpabilisent sur l’empreinte carbone. Pareil pour la police des légumes qui sont pas de saison, et celle du pain homemade qui ôte le pain de la bouche des boulangers.
Occupez-vous de vos culs, les cuissons sont pas bonnes.
A vous les studios.
10/04. Nouvelles?
On explore le surréalisme et le confinement au carré, grâce à cette grosse patate d’Enfant Grand, qui n’a rien trouvé de mieux que de briser les règles de distanciation pour une fille et qu’on a donc en conséquence isolé du reste de la famille. Il passe son troisième jour dans sa chambre, cloîtré, avec montée régulière de plateaux, et petits mots glissés sous la porte.
Point positif: on ne voit plus ses cheveux
Point négatif: franchement, je ne vois pas, le calme est olympien.
L’adolescence: un véritable hymne à la contraception.
J’ai fait des pieds et des mains, mais ça y est: je suis enfin en possession d’une tondeuse. Call me Dalida : par précaution, je vais peut-être attendre que l’Homme ait fini de ratisser le sable, on ne sait jamais qu’il perdrait toute sa force.
J’ai mal au dos niveau performance artistique: l’inaction a raison de mes pauvres vertèbres, mais j’avoue que faire du sport dans mon salon est pour le moment toujours à l’état de concept.
Gérard? Elle vit perpétuellement déguisée, et entre deux exercices de maths, prend la pose avec sérieux. Elle a fait la Une et pleine page dans le journal local, lu l’article sur Internet toute seule: elle a 17 ans ça y est.
« quand je porte du rouge à lèvre en dessinant, je me sens vraiment artiste ».
« non, maman n’est pas sur la Une du journal, y avait pas la place » *
*extrait de conversation avec le voisin par dessus la clôture.
- je pourrais être peintre, plus tard
- ou sculpteur
- on dit « sculptrice » maman, comme autrice
Et bim, dans mes dents.
Nous vivons le plus clair de notre temps sur la terrasse:
- alors là, tu vois, on pourrait faire un potager.
- dans ce coin une chèvre. Et des poules
- maman, et une vache, pour le lait?
(Il tape ce rosé, ou c’est moi?)
A vous les studios
11/04. Nouvelles?
Peu à peu, la terrasse devient une nouvelle pièce de vie: on y tourne même des vidéos – interview (gérer la célébrité de Gérard, un vrai full-time job) (on se demande pourquoi on était crevés au boulot, avant, alors que ce confinement, c’est pas de la petite bière).
L’Homme, à qui je montrais une création culinaire douteuse ressemblant à des crottes de pangolin m’a affirmé d’abord que c’était plus typique des wombats, avant de se rétracter puisque les cacas n’étaient pas carrés, et d’avancer que selon lui ça faisait plutôt crotte de panda un peu constipé. D’où lui vient cette science coprophile, aucune idée.
Mais je lui ai rasé les cheveux, et là je comprends pourquoi je l’ai épousé. C’est peut-être à moi que reviendra l’initiation de la parade nuptiale, du coup.
Gérard, toujours Gérard a initié le concept d’entrainement à l’apéro.
Parce que si 18h02 n’est pas une heure raisonnable pour un vrai apéro, selon elle ça passe si c’est un pré-apéro, pour garder le mouvement. L’éducation de cette enfant est en bonne voie.
Je tiens tout de même à signaler que pendant que je l’initie à l’Art, l’Homme lui fait écouter Muse: on est d’accord qu’il s’agit de maltraitance, là?
Il lui a fait découvrir Debbie Harry, point positif.
Point négatif: il lui a dit, en guise d’introduction: « c’est la Clara Luciani de quand maman était jeune ». Bâtard.
Il lui aussi montré « confessions nocturnes » version Vitaa et Diams, puis celle de Fatal Bazooka. J’aime autant vous dire qu’il est compliqué de différencier la parodie de l’original.
Effet collatéral: j’ai entamé cette journée avec la phrase « ok google mets moi fatal bazooka, stp »
(le fait que cette délicieuse enfant finisse ses demandes à google par « s’il te plait » me ravit, j’avoue).
L’Enfant toujours confiné a déclaré que si la bouffe ne changeait pas, il pouvait rester confiné une semaine de plus. En revanche, il a dit ne plus vouloir échanger avec moi si je persistais à faire de l’humour de merde. Je ne comprends pas, je lui amenais juste sa boisson d’immunithé (vert, ouais gros).
A vous les studios.
Mardi 21/04. Nouvelles?
J’écoute Coldplay, de mon plein gré. Je connais même toutes les paroles par cœur. Alors, je ne suis pas psy, mais je crois que je soufre d’une sorte de syndrome de Stockholm. Vous viendrez me chercher si je me mets à lire Gavalda, jurez-le.
Tant qu’on en est à évoquer la culture avec un grand C: cette image de David Guetta, seul sur un rooftop de Miami, mixant avec des gants et lançant des « FOR THE HOPITAUX DE FRANCE » entre deux mix le tout ponctué de fumigènes en plein jour est LA plus belle représentation du confinement. Cent ans de solitude en deux heures de techno.
L’Enfant Grand a retrouvé ses pénates et ses habitudes adolescentes: en gros, c’est un ours, il grommelle, et ingurgite des quantités invraisemblables de nourriture avant de regagner sa tanière. Mais un ours végétarien, ce qui n’est pas sans nous poser quelques problèmes éthiques: jusqu’ici, la composition de ces steaks végés a du provoquer 52 m2 de déforestation et déloger au moins quelques orangs-orangs-outans de leur habitat naturel, merci l’huile de palme. On finira par résoudre ce conflit philosophique, l’aura qu’à bouffer des graines. Et des courgettes, c’est bon les courgettes, puis ça prive personne.
Gérard est une enfant adorable mais voyons la réalité en face: elle parle. Beaucoup. Tout le temps. A tout propos. Je crois que son besoin de contacts sociaux devient un souci: elle en est à lire « la cuiller d’argent pour les enfants » au voisin, au dessus de la clôture.
Point positif: le voisin sait maintenant tout sur la pâte à pizza et l’élaboration des gnocchis
Point négatif: on a faim à l’entendre parler h24 de bouffe.
L’Homme souffre de stress: obligée de prendre sa tension et ses pulsations cardiaques deux fois par jour, en lui tapotant la main « mais non, monsieur, vous n’allez pas mourir tout de suite ». J’aurais cartonné en tant qu’infirmière en gériatrie.
Je lui ai expliqué les mérites du régime fractionné: j’ai eu autant de succès qu’en expliquant les maths à Gérard. On a un grave problème avec les fractions dans cette famille.
Après l’échec (en fait les deux échecs) de la fabrication du pain au levain, je crois que j’ai aussi réussi à tuer le levain. Il ne burp plus du tout. C’est con, je lui avais enfin trouvé un nom de baptême: Burp Reynolds.
Soit.
Point positif: on va éviter de gaspiller de la farine.
Point négatif: on va manquer d’accessoires pour nos projets créatifs. Faut savoir ce qu’on veut.
A vous les studios.
Mercredi 22/04. Nouvelles?
7h46, je m’éveille d’une nuit parsemée de cauchemars stupides et effrayants (méditons-là dessus, la bêtise est souvent la chose la plus effroyable du monde). Et dans un élan de stupidité, toujours (le thème, le thème Christina, « stylée avec stupidité ») je suis allée voir l’état de nos comptes. Quelqu’un prendra un gin tonic?
Ou douze? Oui, je sais qu’il est à peine 8 h mais au diable le conformisme. Et j’ai déjà une silhouette en houit, autant capitaliser.
C’est ça, ou googler « braquer une banque pour les nul·le·s ». Le cas échéant, j’adorerais être « Bali » ou « Bora bora » mais on sait tous que je finirais avec un surnom comme « Roubaix » ou « Charleroi ».
L’Homme a trouvé son activité anti-stress: promener le chien. il est revenu épuisé, langue pendante. Le chien, pas l’Homme. Depuis il a retrouvé un peu de joie de vivre et le poil brillant. L’Homme, pas le chien.
Tout le monde insiste sur le monde d’après. Je vous signale que pendant qu’on rigole, il est hautement probable que des hommes de droite écrivent des essais sur le féminisme en temps de confinement (les femmes enfin à la place qu’elles n’auraient jamais du quitter à faire des pipes et du pain). Et qu’on aura droit à moult versions de « journal de mon confinement » (de gauche, de droite, de blogueuse lifestyle, dans un appart parisien de 250 mètres carrés, avec un pangolin). Et je ne parle même pas des livres de cuisine de confinement « comment régaler la famille avec une demi-feuille de salade, 1/ 4 de boite de thon et 3 câpres » (ça, c’est la version Hachette, chez Phaidon: « nos petites recettes faciles » à base de fugu, bellota, boeuf de kobé et une pointe de sel d’himalaya). Les exhortations à faire quelque chose de cette période vont conduire à un petit pourcentage de vocations, voire de changements de carrières pour un grand nombre de consult psy « pourquoi j’ai jamais réussi à faire mon pain au levain, est-ce parce que ma mère m’a fait sortir de son utérus trop tôt, docteur? ». Le rapport risques-bénéfices de merde, hein. Les files dans les brico et au mac do me laissent assez peu d’espoir sur une épiphanie collective de type hippie-locavore-écolo-replaçons l’humain au centre- soyons moins égoïstes donc personnellement je tâche de m’en tenir à celui de maintenant, les choses évoluent si vite.
L’autonomie de Gérard, par exemple. Madame se fait des thés, toute seule, peperlito « ben quoi, ça vous dérange une Gérard qui boit un thé-framboises? » (ça commence comme ça et on se retrouve à faire caca dans un four, je dis ça je dis rien) (cette parenthèse est là pour le point culture et coprophilie, si vous n’avez pas la réf, exilez-vous dans le Berry).
L’Enfant Grand se transforme peu à peu en militant de la cause végé:
« Si on était tous végétariens, personne aurait jamais bouffé de pangolin, problème réglé ».
Je ne sais pas du coup si mes enfants sont des crétins ou des génies, les frontières sont si floues.
A vous les studios.