De la p(l)atine des Bordeaux

C’est imperceptible. Un glissement, assez sournois. Ce sillon, là, un matin au coin de l’œil. Une alerte, un soir de décembre, faudrait passer un check-up. Ce minuscule machin rose et dodu, dans les bras d’une qu’on a connue minuscule, rose et dodue. Alors, on peut encore se la jouer, album de la maturité, jamais aussi bien dans ses baskets Hello Kitty, le parpaing de la réalité nous rattrape tout de même de façon inéluctable, on vieillit.

Oh, ce n’est pas pour se plaindre: juste un constat. Probablement qu’avec le temps va, tout s’en va, pour le moment, tout tient encore à peu près bien. Mais le désir a migré. Vers ces bouteilles qu’on pensait ne jamais déboucher. Soyons honnêtes deux minutes: on les avait achetées pour « spéculer », comme un placement. D’ailleurs, elles sont rangées dans leurs caisses bois d’origine, englouties sous d’autres cartons, le tout coincé par un double magnum de chateauneuf-du-pape, celui du millésime du grand, qu’on débouchera à ses dix-huit ans, ou peut-être vingt ans s’il est sage et nous patient·e·s.

vieillir c’est peut-être une bonne idée

On les a longtemps snobées. Parce que « bordeaux », « grand cru » « étiquettes classiques ». On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, pas plus qu’à vingt-sept: le pinard « à la papa », c’est pas notre came: nous on veut des jus rock’n’roll, des riffs de guitare, des sons électro, et puis patience et longueur de temps, non, très peu pour nous, pas à l’ordre du jour.

Alors, on a bu l’autre bordeaux: le frétillant, celui des nouveaux installés, celui des vigneronnes qui se retroussent les manches, celui de celles et ceux qui ont bousculé la tradition familiale. Pirates? Long John Silver, nous voilà. On s’est éclatés: on redécouvrait une terre de vins honnêtes, sincères et purs. Les « grands », la « tradition », remisées de côté.

Et puis sur une impulsion, un dimanche midi, dégoupiller ceci:

Troplong, trop bon

J’écoutais la radio, il y a quelques jours: Depeche Mode, les débuts, la carrière ensuite. Cette phrase: « Depeche Mode décrivait le mal être des adolescents interminables ». Touchée. DM a bercé ma fin d’adolescence, ma vie de jeune adulte. Mais pas que: là où d’autres de la même vague ont peu à peu sombré dans l’oubli, le groupe est resté. A pris de la patine. Et les morceaux, vingt ans, trente ans après pour certains sont toujours là. Les actuels, plus engagés, plus modernes, ont aussi leur place. On peut adorer les uns, aimer autant les autres. Comme on peut boire les bordeaux « nouvelle vague » et ceux plus anciens, plus traditionnels. Rien d’antinomique, à condition de savoir ce qu’on boit, et comment. On peut vouloir des vins plus dans l’air du temps, respectueux du terroir, de l’environnement et des gens, sans fouler aux pieds ce qui fut. 

1996, Troplong-Mondot. Un saint-émilion à parfaite maturité, qui livre encore du fruit, s’évade vers le tabac, blond comme les blés, offre une bouche fluide, des tannins d’une élégance folle, fondus, juste là en ponctuation.

j’en veux encos-re

Parce qu’il fallait renouveler l’expérience, mais de l’autre côté cette fois: saint-estèphe, même millésime. Autre caractère, un poil plus réservé. Et puis après une demi-heure, la beauté: la cerise languissante, la langue caressée de velours, l’infini à portée de verre. Un poulet rôti, une quiche aux légumes, un feu de bois, en pyjama: le kiff, pour utiliser un mot complètement ringard.

La bonne musique ne vieillit pas, elle prend de la patine. Les bons vins aussi. Nous? C’est à voir…

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