
L’entendez-vous? Cette immense rumeur qui gronde, et enfle. La honte.
Nous tremblons de colère mais nous ne tairons pas. Nous ne tairons plus.
Vous nous trouvez agressives ? Nous avons toutes les raisons de l’être, messieurs.
Quand nous ne sommes pas entendues, pas soutenues, quand on ne nous concède de l’espace que contingenté, calculé au millimètre. Quand nous répétons sans cesse et à l’envi les mêmes arguments.
Quand nous expliquons qu’il n’y a pas lieu de hiérarchiser les combats, qu’on peut en mener plusieurs en même temps, qu’on peut très bien s’indigner d’un marketing sexiste et de l’excision, de l’exclusion des femmes voilées, de la couleur des règles dans la publicité, d’une étiquette incitant au viol et de la remise d’un César à un prédateur pédophile. Aucun combat féministe n’annule les autres, ils forment tous une trame qui nous permettra un jour de vivre l’équité. Au même titre que toutes les luttes contre l’exclusion, que l’on parle de sexe, de genre, de couleur de peau, d’orientation sexuelle, de handicap… nous avons tou.te.s la même rage, chevillée au corps, nous sommes solidaires. Nous le devons.
Sommes-nous agressives quand nous expliquons et réexpliquons les tenants et aboutissants de nos luttes, inlassablement, parce qu’en plus, vous avez l’outrecuidance de réclamer qu’on vous éduque, qu’on vous éclaire ? Je nous trouve au contraire d’une patience d’ange.
Pour chaque homme qui croit être le premier à avoir posé une question « contre la bien-pensance », pour se dédouaner de ne pas être « comme les autres » il s’en est déjà trouvé dix, cent avant lui pour faire de même.
Qui nous a éduqué, messieurs ? Nos semblables, nos sœurs, elles aussi pédagogues, elles aussi usées jusqu’à la corde. Non seulement nous devons lutter pour nos droits, mais en plus avoir l’énergie de vous convaincre, de vous embarquer avec nous, de vous mettre dans nos poches, car « l’égalité se gagnera ensemble » ? Et nous devons le faire poliment, gentiment, avec mesure et nuances? Vous êtes partie prenante d’un système qui nous efface et nous tue, et plutôt que d’essayer de le comprendre par vous-mêmes, plutôt que de produire cet effort, vous en réclamez encore le travail aux femmes ? Mieux, vous nous réduisez à avoir des colères mesurées, des coups de gueule gentils, qui ne font pas de vagues.
Nous perdons des ami·e·s, nous risquons notre travail, nos carrières, nos peaux quand nous l’ouvrons. Nombre d’entre nous ne le peuvent tout simplement pas. Rendre les coups, partir, porter plainte, impossible. Elles paient doublement l’addition.
Alors elles plient l’échine, encaissent mais ne vous y trompez pas: leur rage est aussi bouillonnante, aussi potentiellement dévastatrice que la notre.
Nous sommes agressives de guerre lasse, nous sommes agressives en paroles, lorsque résonnent encore votre violence et vos abus. Nous sommes et nous avons bien raison d’être en colère, profondément, depuis nos tripes, nos ventres.
Et parfois nous osons même en rire, de vous, du patriarcat, et de cette satanée urgence d’égalité dans laquelle nous sommes plongées, tous les jours. Ce que l’on nomme misandrie n’est que notre bouffée d’oxygène, notre façon de résister, par l’absurde. Parce que oui, faire des blagues « contre les hommes » ne sera jamais l’équivalent de la violence faite aux femmes. Parce que messieurs, vous êtes les privilégiés. Il n’y a pas de symétrie possible entre votre misogynie et notre instinct de survie. Nous rions de vous parce que nous n’avons plus de larmes: vous les avez suffisamment fait couler.
Ce n’est pas vous qu’on brûle, moleste, insulte, viole ou tue. Ce n’est pas vous qui subissez les injonctions contradictoires du patriarcat – ou si peu, par effet rebond – ce n’est pas vous qui vous coltinez au quotidien toute cette rage de n’être considérée que comme une moitié d’humain. Vous continuez à bénéficier de statuts plus enviables, de salaires plus confortables, de métiers plus honorés. Vous ne vivez pas en permanence dans la peur, d’être droguée, frappée, abusée, violée, tuée.
Vous n’avez – objectivement – que très peu de raisons d’espérer que cela change, encore moins de vous bouger pour être avec nous. Vous en sortirez perdants. Cessons de vous faire miroiter des avantages qui ne feront que nous rendre encore esclaves. Mais ce que vous concéderez, de votre côté, nous sera enfin rétrocédé. Nous pourrons peut-être alors vivre dans un monde sans peur et sans colère. Dans un monde où naître femme, le devenir ne serait plus une malédiction, mais une option comme une autre, ni pire ni meilleure.
Alors si vous avez un tant soit peu de courage : modifiez vos comportements. Ecoutez-nous. Ne nous jugez pas sur notre langage, nos attitudes, nos façons de lutter. N’instaurez pas de jauge de respectabilité, entre celles qui ont les combats qui vous conviennent et les autres. Respectez nous toutes. Éduquez vos semblables. Mettez-vous toujours en travers de ceux qui nous coupent la parole. Respectez notre avis, nos ressentis. Ne parlez pas à notre place. Interrogez-vous sur vos propres failles. Osez la remise en question. Et prenez position, vraiment : en condamnant chaque initiative ou parole sexiste. En mettant au ban ceux qui vont trop loin. En refusant de faire le jeu du patriarcat. En sortant des boys club. En posant des actes, forts et sans ambiguïté qui feront de vous des hommes décents.
Votre passivité est une complicité et nous n’avons plus le luxe d’attendre.
Merci…
Et à tous les parents, grand-parents, taties, tontons de la terre: Remettez en question vos acquis, vos schémas.
Donnez aux enfants les mêmes chances, dès le début. Arrêtez de vous demander si vous faites un cadeau à une fille ou un garçon. Si les enfants ont besoin d’un organe génital défini pour jouer avec ce jouet, c’est que ce n’est pas un jouet pour enfant.
Gérard Présidente.
Très bien écrit et si juste.
bravo